Echanges de mail entre P. ALLARD et O. HUARD mars 2013

P.A: Entre les papiers scarifiés et les peintures stratifiées, tu sembles particulièrement intéressé par les innovations techniques; est-ce le cas?

O.H : J’aime l’emploi de l’adjectif “scarifié” pour ma dernière série de papiers, comme pour une peau sur laquelle on incise des motifs ornementaux ou un graffiti fait au canif sur le tronc d’un platane. Il y a l’idée de la cicatrice. Par contre l’adjectif “stratifié” en ce qui concerne ma peinture me fait trop penser aux meubles! Même si je comprends que tu veux parler de strates et donc de la superposition des couches de peintures…mais l’innovation technique dans mon travail, je ne vois pas trop… cela me parait être des techniques employées depuis la nuits des temps…

P.A: Certains aspects de ton travail semblent se référer de manière allusive, à l’art préhistorique africain. Sur les toiles, dans la multiplicité des figures on distingue quelquefois des silhouettes très anciennes d’individus ou d’animaux. Mais la superposition des figures ou le piqueté des dessins font aussi penser aux gravures pariétales. Qu’en est-il exactement?

O.H: Mon grand-père était archéologue et j’ai découvert, dans ses livres, des dessins d’hommes chassant et s’accouplant avec des animaux sauvages, des motifs de spirales, des fauves fusionnés…tout un univers de signes complexes et mystérieux que je me suis approprié pour le mélanger à des dessins inspirés par mon quotidien.

Dans ma dernière série de papiers “scarifiés”, les fonds colorés sont piquetés avec un cutter. C’est le blanc du papier arraché qui inscrit le dessin dans le papier.

Comme un tatouage, gratté à la surface de la feuille, les figures ont l’air tour à tour d’émerger ou de s’enfoncer. Les dessins s’inscrivent dans la durée, des milliers de points finissent par donner une forme. Les motifs choisis viennent aussi bien de vieux carnets de dessins, de photos de vacances que de journaux ou d’une pensée fugace. Sorte de carnet intimes, limitant les dégâts d’un Alzheimer précoce!

P.A : Pourquoi ne pas faire de la gravure ?

O.H : Pourquoi pas…mais là, je ne sais pas comment cela arrive, il y a comme des cycles, où des techniques utilisées il y a des années (le grattage du papier), refont surfaces au détour d’un travail. Poussées et précisées, elles peuvent faire basculer le travail dans une nouvelle direction. J’aime quand la main précède l’idée…pour un moment.

P.A : Lorsqu’on examine d’un peu près tes toiles, on s’aperçoit que certains résultats (le dégradé des couleurs par exemple) supposent des techniques appropriées. De quoi s’agit-il ?

O.H: Les peintures se construisent avec des mouvement de va et vient: ajouter de la matière avec des superpositions de couches de peintures, retrancher de la matière grâce à des couches de latex (réserve d’une partie du tableau) qui une fois arrachées laisse voir la couche du dessous : la trace, le fragment.

P.A: On en revient à l’archéologie…

O.H : Oui.
P.A : Dans le paysage éclaté des arts plastiques contemporains, quelles tendances ou quels artistes avec lesquels ton travail possède des proximités ?

O.H : Les tendances ne m’intéressent pas vraiment et j’essaie d’éviter le piège de la “marchandisation” des produits artistiques et culturels qui laisse place au spectaculaire. L’individu contre l’uniformité.

Les proximités plutôt qu’avec des artistes se fait sur des préoccupations communes dans le travail.

L’observation, l’écriture, le corps, la mémoire restent des préoccupations récurrentes dans mon travail: l’observation d’une feuille ou d’un arbre dans le dessin. Arriver à préciser et à simplifier dans le même mouvement. Le dessin graphique, celui d’Hokusai, de Louis Soutter ou de Brice Marden

L’écriture gravée et les peintures des hommes de la préhistoire me fascine (Cf. “la plus vieille énigme de l’Humanité“). Les graffitis archéologiques ou contemporains. Le mur. Les grandes gravures sur bois de Baselitz et les visages géants gravés au marteau piqueur sur les murs des villes par Whils.

La représentation du corps. L’empreinte. Les ombres projetés d’Hiroshima et Nagasaki.

Interroger la mémoire vivante, celle qui influence le temps présent, l’accélère, le modifie ou le ralentie, en faisant ressurgir du passé des éléments anodins ou essentiels. Le temps non linéaire. La spirale.

P.A : Le temps ?

O.H : La manière de représenter compte autant que ce qui est représenté. Dans mes dessins grattés, il y a ce que je représente “un homme qui marche” ou “un trognon de pomme” c’est l’idée du temps qui passe et comment le représenter: en arrachant de la matière, le papier gratté, le blanc de la peluche du papier, le plaisir de la matière. La confrontation entre la sensualité et la raison. Trouver une direction sur un fil, pour arriver à donner à voir avec sensibilité… exciter la curiosité de l’œil.

Mais dans la manière, il y a aussi l’idée du faire, du temps qui passe… La longue accumulation de points arrachés au papier n’est pas seulement là pour donner de la nuance dans le modelé des dessins, elle est aussi là pour essayer de retenir du temps. Faire apparaitre dans la durée une image…la répétition…ça à aussi à voir avec l’artisanat…

P.A : et dans tes peintures sur toiles ?

O.H : En ce moment à l’atelier, je peins sur d’anciennes toiles. Je passe mon temps à réécrire sur des écritures…il y a une sorte de stratification du temps. Les vocabulaires de différentes périodes se mélangent. Passé, présent, futur finissent par se confondre.

Olivier Huard, aujourd’hui

Un texte de 2009, écrit à l’occasion d’une exposition à la Galerie Mourlot, à Marseille, s’intéressait à « un Univers d’entrelacs ». Le dessin au trait primait alors dans le travail d’Olivier Huard.

Aujourd’hui, si le besoin du dessin est toujours aussi prégnant, il est balancé par l’envie de s’immerger dans la peinture en se libérant du guide dessiné.

Cette exposition à Cassis fait la part belle à ces deux facettes, étroitement dépendantes l’une de l’autre, pôles d’équilibre visités par l’artiste dans des temps différents.

L’accrochage en rend compte.

Les Papiers scarifiés

D’abord un fond peint selon la technique du « all over », c’est-à-dire une répartition quasi uniforme de pigments colorés recouvrant une surface entière, sans aucune profondeur de champ.

Ensuite un long et très méticuleux travail de grattage au cutter. Incision par incision, le papier est attaqué comme le serait une plaque de cuivre par la pointe sèche. Par enlèvements pointillistes, des formes s’inscrivent jusqu’à révéler une forme donnée. Ici, principalement des jeux de mains, des statuettes, et des masques fantastiques. Ce que Seurat et Signac ont inauguré par accumulation de points colorés, Huard le poursuit par arrachement des couleurs.

Rien n’est donné à l’évidence, l’œil doit s’adapter, il doit voyager et recueillir les indices. Le temps long nécessaire à l’exécution du travail est justement requis au visiteur regardeur : ce travail insiste sur l’impératif d’une vision et d’une réflexion préalables pour accéder à la nuance.

Les études de mains, thème si fréquent dans l’histoire de la peinture, de Lascaux à nos jours, en passant par la Renaissance, composent un ensemble assez fascinant. Elles racontent à chaque fois des histoires hors champ, qu’il appartient à chacun de découvrir.

Dans la tradition culturelle indienne, les mudrā – gestes symboles effectués avec les mains – forment un alphabet de la vie (Main 3).

Ces mains qui dansent (Main 5) peuvent évoquer le « bharata natyam », danse classique du sud de l’Inde, aussi bien que « La Danse », de Matisse.

Les images scarifiées qui nous sont présentées s’apparenteraient-elles à des métaphores géophysiques ? On pourrait voir dans l’un des dessins (Main 1) une évocation d’un récif de coraux vivant en symbiose avec leur milieu. Chacun connait la fragilité de ces organismes si délicats…

Et puis se faufile aussi un souvenir des études de mains rugueuses, marquées par le travail, issues des études de Fernand Léger pour sa suite magistrale des « Bâtisseurs ».

Oser représenter une main, pleinement.

Peintures

La richesse est grande. Le bonheur tient à ce que leur appréhension requiert de l’attention. Nous savons bien que si le visiteur ne voit pas le tableau, c’est rarement de la faute du tableau.

Ce que nous découvrons ici est à l’évidence le fruit d’une lente décantation. Nous sommes loin du jet spontané tant à la mode. La peinture est une affaire sérieuse, à prendre au sérieux, qui demande le temps de la réflexion et de la maturation.

D’abord une préparation, des strates à déposer comme celles d’une mémoire, à laisser reposer. La peinture comme un voyage dans le temps et dans l’esprit.

Des fragments, des zones réservées, bousculent la représentation frontale, ils suscitent tensions et résonances. Il s’agit d’une invitation au voyage.

Nous allons au-devant d’échos de diverses provenances possibles : le Surréalisme et André Masson, Paolo Uccello, Matisse, et même peut-être l’expressionisme allemand. Ils sont tous conviés en un bouquet chatoyant, qui joyeusement les sollicite et les détourne. Huard connaît bon nombre de ses prédécesseurs, il les butine et en fait son miel. Il jardine avec assurance son patrimoine.

Le bleu franc du Grand fond fascine et irradie. Il porte un grand bal du printemps chargé de souvenirs. Le peintre maîtrise sa palette.

Cette Crique azuréenne s’organise en un jaillissement festif où pourraient être conviés Guillaume de Machaut et Paolo Uccello, invités par un aéropage surréaliste. L’envie de se joindre à eux est forte.

Rousseau, pourquoi Rousseau ? Peu importe, l’évidente influence matissienne apporte joie et bonheur. La vie est là, présente sous divers aspects. Luxe, calme et volupté ?

Le Collectionneur, tranquille et assuré jouit de ses songes colorés. Un outre monde accessible se présente à lui. A nous aussi peut-être.

Le texte de 2009 se termine ainsi :

« Nous voici en présence d’un artiste déterminé, opiniâtre et soucieux d’avancer avec rigueur dans la voie qu’il sent comme sienne. Il se tient à l’écart des bidouillages, comme du bavardage ambiant. Bonne raison pour ne pas le perdre de vue. »

Rien à modifier.

Jean Klépal* – mars 2015

* publications récentes :

Le regard intrépide (in Emergences, sur le travail d’Alain Nahum – Parenthèses éd., mai 2015)

Un art d’interpellation (in Un daccapo, sur le travail de Giuseppe Caccavale – UniCredit Group éd., Milano, 2014)

Secrets d’alcôve (sur le travail de Serge Plagnol – Area/Descartes & Cie éd., 2013)

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